Le droit au quartier pour contrer la gentrification

On vous présente ici un texte de Claude Gavreau, publié le 11 décembre 2018 sur le site Actualités UQAM. À notez que la reproduction de ceci ne reflète aucun lien entre l’auteur et la Gauche urbaine de Montréal et n’implique pas un endossement de sa part.

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Sacs d’épicerie aux pieds, des passants prennent une pause sur l’un des nouveaux bancs publics en béton au design contemporain. D’autres discutent autour d’un café dans une pâtisserie raffinée. D’autres encore sirotent un verre dans un bistro branché. Ces dernières années, la revitalisation de la place Simon-Valois, rue Ontario, a transformé la physionomie d’Hochelaga-Maisonneuve. La place publique est non seulement au cœur des déplacements quotidiens de nombreux citoyens dans ce quartier populaire de Montréal, mais elle constitue l’épicentre de son activité culturelle et commerciale. Symbole d’un nouveau dynamisme aux yeux de certains résidents, elle incarne pour d’autres un phénomène d’embourgeoisement.

Faut-il associer automatiquement revitalisation et gentrification? Est-il possible de revitaliser un quartier sans exclure les populations locales? Peut-on envisager une gentrification socialement acceptable? Leila Ghaffari aborde ces questions dans sa thèse de doctorat, entreprise sous la direction du professeur du Département de géographie Juan-Luis Klein en cotutelle avec l’Université de Tours, en France. Associée au Centre de recherches en innovations sociales (CRISES), la jeune chercheuse en études urbaines s’intéresse aux effets négatifs de la gentrification et aux meilleures stratégies pour les contrer.

Pour Leila Ghaffari, «la gentrification est un processus de transformation qui affecte la structure sociale de certains quartiers, le plus souvent démunis ou à l’abandon, à cause de l’arrivée de nouveaux résidents plus fortunés que la moyenne des citoyens, combinée à celle de commerces haut de gamme».

Marginalisation et désappropriation

Pour illustrer le phénomène de gentrification, on évoque souvent le déplacement de résidents installés de longue date dans leur quartier, forcés de s’exiler à cause de la hausse des loyers. «La gentrification, observe la doctorante, produit deux autres effets négatifs, moins bien documentés: les sentiments de marginalisation et de désappropriation. Les nouveaux résidents issus des classes moyenne et supérieure possèdent souvent des ressources sociales, voire politiques, qui leur permettent d’influencer les processus de décision concernant les projets de revitalisation du quartier. Les autres citoyens peuvent alors se sentir marginalisés.»

«Le droit au quartier renvoie à un processus de revitalisation inclusif qui protège le droit au logement, préserve les lieux emblématiques sur le territoire et, surtout, favorise la participation citoyenne.»

LEILA GHAFFARI,

Doctorante en études urbaines

Il n’est pas rare non plus que des citoyens ne se reconnaissent plus dans leur quartier. «La disparition ou la modification de repères identitaires – parcs, commerces, services – peut alimenter un sentiment de désappropriation, note Leila Ghaffari. Pensons, par exemple, à l’aménagement de la place Simon-Valois dans Hochelaga-Maisonneuve, un lieu de rencontre ayant marqué la mémoire collective des résidents. Le problème n’est pas de l’avoir embellie, mais de l’avoir fait sans consulter la population.»

Revitalisation inclusive

Pour contrer les effets négatifs de la gentrification, la doctorante prône le respect du droit au quartier, défini comme le droit pour les populations locales de participer aux décisions concernant la transformation de leur milieu de vie. «Le droit au quartier renvoie à un processus de revitalisation inclusif qui protège le droit au logement, préserve les lieux emblématiques sur le territoire et, surtout, favorise la participation citoyenne, indique Leila Ghaffari. Cela signifie que les plans de revitalisation doivent s’inscrire dans un processus de coconstruction impliquant la population locale, les autorités de l’arrondissement et les promoteurs privés.»

Des ententes négociées sur les avantages mutuels de la revitalisation entre les groupes communautaires, les promoteurs et les instances municipales peuvent faciliter l’exercice du droit au quartier. «Ces ententes permettent d’établir des normes favorisant le respect des communautés vulnérables touchées par des projets de développement urbain, souligne la chercheuse. Dans certaines villes américaines, l’approche Community Benefit Agreement a été appliquée avec succès. Les promoteurs se sont engagés à respecter certaines conditions imposées par des représentants des citoyens, telles que la construction de logements sociaux ou la création d’emplois locaux. Le caractère formel des ententes favorise aussi le suivi de leur application.»

Selon Leila Ghaffari, le droit au quartier ne peut s’exercer sans certaines conditions de base: l’existence d’un sentiment d’appartenance au quartier et de liens sociaux forts ainsi que la présence d’organisations communautaires ou associatives bien ancrées dans la population. «Le droit au quartier est inséparable d’une forme de mobilisation collective, qui peut s’incarner dans une large coalition sociale autour d’objectifs ou de besoins précis, même lorsque les négociations avec les pouvoirs en place sont harmonieuses, remarque la chercheuse. C’est ce qui permet d’établir un rapport de forces équilibré avec les autres acteurs, tant publics que privés.»

«La consultation, c’est bien, mais cela ne suffit pas à faire des citoyens des parties prenantes du processus de transformation. L’absence de concertation, de dialogue et de négociation en amont d’un projet générateur de gentrification ne peut qu’amener la contestation.»

Deux études de cas

Dans le cadre de sa thèse, Leïla Ghaffari s’intéresse à deux quartiers distincts, le quartier Madeleine-Champ-de-Mars situé dans le centre- ville de Nantes, en France, et le quartier Hochelaga-Maisonneuve. «Ces deux territoires connaissent aujourd’hui une période de renouveau économique et social après avoir été durement touchés par la désindustrialisation des années 1970 et l’appauvrissement de leurs populations», observe la doctorante

Bénéficiant de l’ouverture des autorités municipales, les citoyens et le milieu associatif nantais se sont mobilisés au moment même où s’entamait l’élaboration d’un plan de revitalisation pour leur quartier. «Ils sont devenus des partenaires du processus de transformation en s’impliquant dans les discussions et prises de décision autour de projets particuliers – un espace vert, une maison du quartier, un parc de logements sociaux», explique Leila Ghaffari.

Dans Hochelaga-Maisonneuve, la situation est plus conflictuelle. Entre 2003 et 2014, selon une étude de l’Institut national de recherche scientifique (INRS), de 6 000 à 7 000 nouveaux résidents s’y sont installés et le nombre d’unités de condos y a plus que doublé (1 020 à 2 350), entraînant une hausse des loyers. Principale force d’opposition à la gentrification du quartier, le Comité de base pour l’action et l’information sur le logement social (BAILS) a mené diverses actions afin d’inciter la mairie de l’arrondissement à prendre des mesures. On a vu aussi des actes de vandalisme contre des commerçants, attribués à un petit groupe d’anarchistes.

Ces actions ont conduit l’arrondissement à créer, en 2003, un comité d’étude sur l’embourgeoisement du quartier, puis à tenir, en 2017, des Assises sur la gentrification. Un an plus tard, les élus de l’arrondissement ont fait passer le ratio de logements abordables dans les nouveaux projets immobiliers de 15 à 20 %, une mesure jugée insuffisante par plusieurs résidents. «Certes, les autorités locales ont organisé des consultations publiques sur certains projets, mais plusieurs citoyens avaient le sentiment que ceux-ci étaient déjà définis avant même qu’ils aient pu se prononcer, note la chercheuse. La consultation, c’est bien, mais cela ne suffit pas à faire des citoyens des parties prenantes du processus de transformation. L’absence de concertation, de dialogue et de négociation en amont d’un projet générateur de gentrification ne peut qu’amener la contestation.»

Leila Ghaffari vise à soumettre sa thèse en septembre 2019. Elle a réalisé jusqu’à maintenant une quarantaine d’entretiens avec des résidents et des acteurs publics et privés impliqués dans la revitalisation du quartier Madeleine–Champ-de-mars à Nantes. Elle a aussi commencé une série d’entrevues à Hochelaga-Maisonneuve, où elle habite. «Je participe à la Table de concertation du quartier, qui constitue un poste d’observation intéressant, dit-elle. J’espère que les résultats de ma recherche pourront aider les arrondissements à trouver des solutions pour limiter les effets nocifs de la gentrification.»

 

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